La mort de l’abbé Mouret
À la mémoire d’Émile Zola.
La nuit était tombée, et à Paris s’abattait une soirée froide, humide, d’une morosité pénétrante. Décembre, cette année-là, s’était montré sans neige et d’une douceur inhabituelle, mais à la veille de Noël, le ciel s’était couvert de lourds nuages couleur de suie, épais, chargés d’eau, prêts à crever en une pluie interminable, bientôt mêlée de neige mouillée, collante. De rares passants, cherchant à fuir la morsure du froid, traversaient les rues d’un pas vif, surgissant çà et là dans la lumière blafarde des réverbères épars, puis s’évanouissant de nouveau dans la brume, pareils à des spectres. Malgré l’heure avancée, des centaines de fenêtres luisaient d’une clarté jaunâtre, filtrant à travers des rideaux tirés avec soin. Paris se préparait à accueillir Noël.
Clotilde était assise près de la cheminée, dans le vaste salon de la maison qui, depuis quelque temps, appartenait à son fils unique, Charles. Malgré ses soixante-sept ans, elle gardait une maigreur sèche et s’emprisonnait chaque jour dans son éternel corset, ignorant les vents de révolution qui faisaient disparaître, peu à peu, ces carcans du vestiaire des élégantes de la nouvelle génération. Ses cheveux blonds, depuis longtemps devenus gris sans s’être raréfiés, encadraient toujours son large front, désormais sillonné de rides, en douces vagues.
En ce moment, seule, elle s’autorisait un instant de détente, s’abandonnant contre le dossier du fauteuil pour soulager son dos. Ses yeux fatigués, mi-clos sous des paupières lourdes, ne quittaient pas la bûche qui brûlait dans l’âtre, tandis que les muscles de sa bouche, relâchés, trahissaient son âge véritable.
Derrière la porte, une voix claire retentit, et Clotilde se redressa aussitôt, agrippant de ses mains sèches les accoudoirs du fauteuil.
— Grand-mère! — s’écria Ninon, treize ans, ayant distingué dans la pénombre la silhouette solitaire. — Je te cherchais, et te voilà ici. Tu te caches? On prépare déjà la table dans la salle à manger. Comme cette veille de Noël est longue! Papa n’est toujours pas rentré, et maman s’habille dans sa chambre. Matthieu est dans le fumoir, il enchaîne cigarette sur cigarette. Lui aussi s’ennuie.
Elle débitait ses phrases sans reprendre haleine, brisant la fragile quiétude du salon. Ninon ne tenait jamais en place; comme elle le disait elle-même, « toute attente la rendait folle „. Saisissant les mains de Clotilde, elle l’embrassa sur les deux joues, puis courut à la fenêtre pour jeter un regard sur la rue.
— Il va neiger! Il va neiger, il va neiger… chantonnait-elle sur l’air d’une rengaine à la mode.
— Chut, chut, l’arrêta Clotilde. Ce soir, il ne faut pas faire de bruit. Et, bien qu’elle n’ait jamais été dévote, elle ajouta: Nous devons écouter le premier cri de l’enfant Jésus. Oui, même la Vierge Marie ne viendra pas jeter un regard à notre fenêtre si tu cries ainsi. Va plutôt chercher ton frère, et je vous raconterai, en attendant, une histoire merveilleuse qui vient tout juste de me revenir en mémoire.
Ninon adorait écouter des histoires extraordinaires; c’était le seul moyen de l’apaiser. Et Clotilde en gardait en mémoire une foule, des contes à demi réels où la vérité se mêlait à la fiction, et qui s’achevaient toujours par une morale, laissée à la sagacité des petits-enfants, sans jamais les lasser de longs sermons.
Contemplant les visages tournés vers elle, illuminés par les reflets du feu dans la cheminée, elle s’attarda sur la beauté de Ninon et la jeune virilité de Mathieu, vingt ans, tous deux assis à même le tapis, à ses pieds.
— Je vais vous raconter, commença Clotilde d’une voix mystérieuse, la mort d’un abbé, survenue justement à Noël.
— Tu le connaissais, grand-mère?
Clotilde secoua la tête:
— C’est votre grand-père Pascal qui le connaissait, mais il est mort depuis bien longtemps, avant même la naissance de votre père. C’est de lui, pour la première fois, que j’ai entendu parler de l’abbé Mouret, notre parent éloigné par une branche secondaire. Je vous ai dit que grand-père Pascal écrivait un ouvrage immense, où il retraçait toute l’histoire de notre famille? Oui, il y avait même un arbre généalogique… Mais, après sa mort, les dossiers ont brûlé, ce que j’ai longtemps regretté. Pourtant, j’ai continué, en secret, à m’intéresser au destin de nos parents, et c’est ainsi que je sais ce qui est arrivé à l’abbé Mouret, il y a vingt ans.
Dans la pièce surchauffée où le feu s’éteignait lentement, Clotilde entama son récit avec la même lenteur, feuilletant ses souvenirs comme un livre ouvert.
En ce jour sombre, dans l’église Saint-Eutrope, pauvre église d’un village misérable nommé Artaud, l’on se préparait à la messe de Noël. Les murs du sanctuaire, blanchis à la chaux, étaient ornés de branches de sapin et de guirlandes séchées d’immortelles. Obtenir des fleurs fraîches à cette époque de l’année relevait de l’impossible: dans toute la région, il n’existait pas une seule serre. L’abbé de la paroisse, Serge Mouret, était occupé du matin au soir. Il supervisait l’installation du confessionnal: à la place de l’ancienne cabine, rongée par les vers, on en posait une nouvelle, en acajou, avec une grille finement sculptée. Cette dépense n’avait été consentie que parce que l’ancienne menaçait de s’écrouler: les planches s’étaient tordues, laissant des fentes par lesquelles on pouvait apercevoir le bord de la robe d’une dame ou la silhouette floue d’un monsieur venu se confesser. C’était là la seule chose qui eût changé dans l’église depuis quarante ans. Toujours, dans la chapelle latérale gauche, la statue dorée de la Vierge en plâtre tenait l’Enfant Jésus, qui portait dans sa main la sphère étoilée de l’univers; toujours, l’agonie du Christ en carton se prolongeait au-dessus de l’autel; toujours, la lumière laiteuse filtrait à travers les vitres simples des fenêtres. L’abbé Mouret donnait ses instructions aux ouvriers et aux femmes qui décoraient les murs. L’ourlet de sa soutane usée était déchiré et balayait le sol, absorbant la poussière apportée par les paysans sur leurs lourdes chaussures. L’abbé était grand, maigre et pâle, seules ses joues étaient animées d’un rouge maladif, comme si la maladie qui le rongeait depuis des années, tantôt en retrait, tantôt ravivée, avait choisi ce moment inopportun pour se manifester. Serge Mouret, soixante-cinq ans, se sentait souffrant depuis le matin, mais avec la douceur et l’obstination qui lui étaient propres, il s’était levé, comme à l’accoutumée, à cinq heures, s’était lavé à l’eau glacée d’une cruche et s’était mis à ses tâches quotidiennes. Les paroissiens aimaient l’abbé pour toutes les bonnes œuvres, pour toute l’aide qu’il leur avait apportée. Mais, durant tout son ministère, ils n’étaient pas devenus plus religieux. Depuis longtemps déjà, il avait renoncé à s’indigner des désordres et des débauches qui régnaient au village, et même du fait que, le dimanche, l’église restait presque vide. Il traitait ses paroissiens avec une véritable charité pastorale, une indulgence de père pour ses enfants bien-aimés. Beaucoup appelaient l’abbé Mouret un saint, et qui mieux qu’eux pouvait en juger? Toute la vie du prêtre s’était déroulée sous leurs yeux, depuis sa première messe jusqu’à ce jour.
L’abbé s’approcha de l’autel pour en retirer le voile brodé de soie et sentit soudain une forte odeur de fleurs. Il lui sembla que des brassées de tubéreuses, de lys, de giroflées étaient entassées sur le sol de l’église. Parmi d’énormes roses multicolores se cachaient de modestes violettes aux corolles mauves et aux cœurs jaunes. Il distingua le parfum épicé des œillets, l’arôme capiteux de l’héliotrope. Une puissante symphonie de senteurs montait et s’élevait vers la voûte, chaque parfum menant sa propre mélodie, se fondant dans un hymne commun à la nature et à l’amour.
Cette vision de moisson odorante ne dura qu’une seconde, et l’église retrouva son aspect habituel, avec ses murs sentant la chaux humide. Mais, en cet instant, une goutte d’amertume oubliée s’était glissée dans l’âme de l’abbé, une amertume dont il croyait s’être débarrassé depuis longtemps. Si longtemps qu’il ne savait plus si tout cela avait été réel ou rêvé lors de ses veilles nocturnes, durant ces heures de prières épuisantes où il se jetait sur le sol froid devant le crucifix, sombrant dans une torpeur voisine de la mort.
Serge porta une main glacée à son front brûlant. Sans aucun doute, il tombait malade. Quelle infortune, en ce moment! Les offices se succédaient sans relâche, et nul n’était là pour le remplacer. Cela signifiait-il que les habitants d’Artaud seraient privés de fête? Sa tête bourdonnait, et, à travers le vacarme d’une eau qui semblait ruisseler sans cesse dans ses oreilles, il distingua qu’on l’appelait:
— Mon père! Mon père, j’ai besoin de vous!
Sur le seuil de l’église se tenait Séverin Thomas, l’un des plus pauvres du village. Ni lui, ni sa famille ne fréquentaient jamais l’église. Mais l’abbé, lui, visitait assez souvent leur masure, perdue à la lisière du hameau. Thomas avait une épouse malade et toute une ribambelle d’enfants crasseux, dont le plus jeune venait à peine d’avoir trois ans.
— Mon père, ma femme se meurt — elle vous réclame.
— Très bien, Séverin, répondit l’abbé d’une voix lasse, nous allons venir. Rentre chez toi, va…
Il appela le garçon de chœur et lui ordonna de prendre les Saintes Espèces.
— Jean, Adèle Thomas est à l’agonie, elle souhaite recevoir l’extrême-onction.
— Quoi donc? s’éleva une voix derrière lui. Vous allez donner les derniers sacrements à cette impie?
Une des femmes qui décoraient l’église venait de descendre de son escabeau et se tenait derrière lui, les mains sur les hanches, attentive à ses moindres paroles.
— Annette, fit l’abbé d’un geste las, comme pour la renvoyer à sa tâche interrompue. Va. Ce n’est pas à nous de juger qui mérite quoi. Une femme malade m’appelle, elle veut se confesser et paraître pure devant Dieu.
— Que voulez-vous, monsieur l’abbé, vous êtes un saint, persifla Annette. Vous donneriez la communion au diable lui-même, s’il vous la demandait.
— Qui sait, qui sait, répondit l’abbé. Peut-être la demandera-t-il un jour…
Cinq minutes plus tard, l’abbé marchait déjà sur la route menant au village. Un peu en arrière, Jean suivait, serrant contre lui les Saintes Espèces soigneusement enveloppées dans une sacoche de cuir. Leurs chaussures résonnaient sur la terre gelée. Un vent cinglant chassait les nuages sombres, promettant une forte tempête pour la nuit. L’abbé respirait avec peine, se protégeant le visage de la main. Par moments, il lui semblait qu’il allait s’effondrer là, sur la terre froide, et n’être plus qu’un petit monticule noir, figé pour l’éternité. Mais, luttant contre le malaise, il avançait, sans songer un instant à rebrousser chemin vers l’église.
Enfin, ils atteignirent la maison des Thomas. L’abbé se pencha pour ne pas heurter le linteau et entra dans l’obscurité étouffante de la masure.
— Pax huic domui, proclama-t-il.
Séverin accourut à sa rencontre pour le guider jusqu’à la mourante. Madame Thomas gisait dans une petite chambre, pareille à un caveau. Hélas, elle était déjà morte. La couverture élimée ne se soulevait plus au rythme de la respiration, et les traits aiguisés du visage avaient pris une expression sévère et glacée.
Près du lit se tenait l’aînée des Thomas, une tasse à la main. Elle restait immobile, le visage figé dans une expression hébétée, attendant que sa mère demande à boire. Séverin promena sur l’assemblée un regard perdu:
— Quelle malchance… murmura-t-il. Elle est morte, on dirait. C’est de mauvais augure, ajouta-t-il avec effroi. Les Saintes Espèces sont arrivées trop tard. Il est certain, maintenant, qu’on en aura encore besoin, avant la fin de l’année, pour quelqu’un de la famille. Et il ne reste guère plus d’une semaine avant la nouvelle année…
L’abbé tressaillit. Bien qu’il ne crût guère à ces superstitions de paysans ignorants, il lui sembla percevoir quelque chose de sinistre dans cette chambre sombre, avec son lit de bois sur lequel refroidissait le corps de Madame Thomas. Il se vit, comme de loin, dans ce groupe figé: Séverin, sa fille tenant la tasse, le garçon d’autel serrant les Saintes Espèces, et lui-même, l’abbé Mouret, les yeux brillants de fièvre. Sentant le souffle glacé de la mort l’effleurer, il s’agenouilla devant le lit pour réciter une prière — c’était tout ce qu’il pouvait faire en pareille circonstance. Séverin s’éloigna, entraînant sa fille, qui s’efforçait à présent de calmer les plus jeunes, bruyants et agités. À travers les minces cloisons, on entendait leur vacarme, puis elle les fit sortir dans la cour.
L’abbé se retrouva dans un silence absolu, seul avec la défunte, dont le visage jaune se détachait tristement sur la blancheur de l’oreiller. Ses yeux enfoncés, couverts de paupières parcheminées, fixaient aveuglément le plafond, pareils à ceux de statues de marbre. L’abbé contemplait ce visage, comme fasciné, éprouvant pour la première fois de sa vie une véritable peur devant la mort. Il y avait quelque chose d’étrange dans l’apparence de Madame Thomas, quelque chose d’inquiétant, d’artificiel. D’ailleurs, ce jour-là, tout lui paraissait effrayant: la réaction calme de Séverin à la mort de sa femme, le visage stupide de leur fille.
— Oui, oui… murmura-t-il, tentant de rassembler ses pensées. Les Saintes Espèces sont arrivées trop tard… Ce n’est pas l’essentiel. L’essentiel, c’est de réciter le « Pater… » et toutes les prières nécessaires.
Et il se hâta de commencer le « Pater „, inversant les mots, les avalant à demi. C’était une étrange prière, les lèvres du saint homme la murmuraient par habitude, mais son âme et son esprit restaient muets, absorbés par d’autres pensées.
À un moment, il lui sembla que les paupières de la morte frémissaient, dévoilant une lueur terne du globe oculaire. Il chancela, saisi d’horreur, et dut s’agripper au lit pour ne pas tomber, ses genoux fléchissant sous son poids. S’agrippant de toutes ses forces au matelas, il vit, épouvanté, une main jaune et glacée de la défunte se poser sur la sienne. Adèle Thomas se redressa sur son lit de mort, fixant de ses yeux laiteux le prêtre.
— Abbé Mouret… balbutia-t-elle, ses lèvres s’ouvrant avec peine, luttant contre la rigidité de la mort.
Serge recula, effrayé, mais la morte le tenait fermement par la main, et de l’autre, s’agrippait à son épaule, si bien qu’il sentait, à travers l’étoffe de sa soutane, son froid, sa raideur. Madame Thomas approcha son visage cireux de l’oreille du prêtre, et, exhalant le souffle de la tombe, poursuivit:
— Abbé Mouret. Il m’a été ordonné de t’avertir. Ton heure dernière approche, mais tu ne t’es pas encore repenti de ton péché.
— Je n’ai pas de péchés! s’écria l’abbé. Je n’en ai jamais eu, je ne sais pas, je ne me souviens pas…
— Alors, souviens-toi de Parade…
— Je l’ai expié depuis longtemps, murmura l’abbé, et Dieu m’a pardonné.
— Dieu, peut-être, t’a pardonné. Pas moi. Tu as cherché à racheter le péché d’adultère, et non celui du meurtre, — râla la morte. Mais tu n’as jamais su, parmi tes deux fautes, laquelle était la véritable. C’est pourquoi toute ta vie n’a été qu’une chaîne de péchés. Tu as péché dans chaque confession, dans chaque prière… Et maintenant — l’heure est venue. L’heure est venue! L’heure est venue!
— Qui es-tu? murmura-t-il.
— La sœur cadette de celle qui est morte.
— Elle était orpheline, elle n’avait pas de sœurs. Tu mens!
— Les morts ne mentent pas. Nous sommes toutes sœurs. Repens-toi — l’heure est venue!
L’abbé parvint enfin à se dégager des doigts glacés de la morte et recula jusqu’au mur, se heurtant douloureusement le coude.
— À l’aide! cria-t-il.
Le petit servant, qui était resté jusque-là dans l’ombre du coin, sans quitter la défunte des yeux, accourut vers lui:
— Vous vous êtes fait mal, monsieur l’abbé? Qu’est-ce qui vous arrive? Vous récitiez la prière et, tout à coup, vous êtes tombé! Mais vous brûlez de fièvre!
Avec l’aide du garçon, l’abbé se releva et jeta un nouveau regard à Madame Thomas, qui gisait dans la même posture que lorsqu’il avait franchi le seuil de cette chambre.
Jean le ramena à la cuisine, où Séverin les attendait.
— Vous n’êtes pas dans votre assiette, mon père. Buvez donc un peu d’eau chaude avec du rhum. On n’a rien pour vous payer… Adèle n’est pas morte seule, d’ailleurs. Oui, oui, elle a emporté notre petit dans la tombe. Elle était enceinte… Oui, c’est peut-être mieux ainsi. — Et il se lança dans de longues considérations sur la difficulté de nourrir une telle ribambelle, et qu’une bouche de moins, c’était finalement un fardeau en moins.
L’abbé porta la tasse à ses lèvres et but avidement jusqu’à la dernière goutte. Le rhum exerça bientôt son effet bienfaisant: le sang se remit à circuler plus vivement dans ses veines, une sueur perla sur son front, signe que la fièvre retombait un peu. Bientôt, il put se lever de sa chaise et se dirigea vers la porte, sentant dans ses jambes une douloureuse faiblesse.
Les premiers pas, il les fit en s’appuyant lourdement sur l’épaule du garçon, puis, sentant un regain de force, il l’écarta doucement et parcourut seul tout le chemin du retour. Le vent soufflait maintenant dans son dos, comme s’il aidait l’abbé à regagner l’église.
Dans sa tête, les paroles entendues au chevet de Madame Thomas tournaient sans répit. Il ne doutait plus, à présent, qu’il ne s’agissait que d’un songe, puisque Jean, présent dans la même pièce, n’avait rien vu ni entendu. Pourtant, les mots « péché de meurtre » ramenaient sans cesse ses pensées dans la pauvre chambre, qu’il voyait désormais toute différente. Elle lui apparaissait encombrée de monceaux de fleurs fanées, fleurs exhalant un poison mortel qui épaississait et corrompait l’air autour du lit funèbre. Et le visage de la défunte lui semblait changé: jeune, aux traits fins, avec une ride douloureuse au coin des lèvres. Sa mémoire, docile, lui fabriquait sans cesse de nouvelles images de ce qu’il avait vu autrefois, mais qu’il aurait tant voulu oublier.
Jean marchait à ses côtés, jetant sur l’abbé des regards étonnés et inquiets. Il n’osait lui adresser la parole, se contentant de veiller attentivement à ce qu’il ne trébuche pas sur la route glissante, prêt à soutenir ce corps sec et léger, épuisé par les jeunes et les prières.
Mais l’abbé Mouret ne voyait pas la route déserte, ne sentait pas les rafales du vent: dans ses songes, il cheminait à travers le jardin du Paradou, baigné de lumière. Ce même jardin où lui avait été accordée la guérison d’une fièvre mortelle, qu’il considérait comme sa seconde naissance. Le Paradou: une mer vierge de végétation, un coin de paradis caché aux regards indiscrets, n’accueillant que le soleil. Il voyait la mer étendue des herbes folles, que personne ne coupait, montant jusqu’à sa poitrine, voyait les troncs épais des arbres s’élançant vers le ciel immense, voyait les clairières ensoleillées constellées de fleurs. Ces mêmes fleurs qui, en un instant, étaient devenues meurtrières, dissimulant son péché mortel. Et une ombre de compréhension effleura son âme. Il comprit soudain qu’il était né de nouveau après la fièvre, et qu’il s’était éveillé autre qu’il n’était. Un enfant ne vient pas au monde abbé ou ouvrier. Ainsi, le jeune Serge Mouret n’était pas ressuscité prêtre, accablé de vœux et de devoirs. Cet autre Serge était mort sur le sol de l’église, lors de la crise. Et le nouveau-né n’était qu’un enfant ignorant. Le premier homme: Adam, apparu dans le jardin d’Éden, rencontrant sa Ève. Il crut entendre la voix du Dieu biblique: « Croissez et multipliez… » « Et aimez-vous les uns les autres „, ajouta-t-il en lui-même. „ Aimez, aimez, aimez… “
Jean, étonné, écouta le murmure de l’abbé, croyant qu’il délirait en marchant, et lui prit le bras, sous le coude osseux.
« Qui ai-je aimé, hormis Dieu? » se demandait l’abbé. Et il se répondait aussitôt: « Personne. » Son Dieu, implacable et jaloux, n’aurait toléré aucun rival humain à ses côtés. Et il s’était vengé. Il avait tué Ève, et châtié Adam par des années de froid et de solitude. L’humaine nature avait dressé Serge Mouret contre Dieu — et il avait perdu, comme la nature perd toujours devant l’idée implacable, forgée par l’homme lui-même. Rongé de culpabilité, il s’était jeté dans les bras glacés de son Dieu, certain d’être dans son droit, avide d’expier le péché d’adultère — et il avait perdu.
L’abbé s’arrêta, ferma les yeux, terrifié par ses propres pensées, qu’il avait réussi à chasser de son esprit pendant quarante ans. Non, non, jamais il ne trahirait Dieu. Quelles idées effrayantes peuvent naître dans la maladie!
Le confessionnal était déjà installé, et maintenant Annette balayait à la brosse les copeaux et la poussière du sol de pierre. Une autre femme lavait les marches menant à l’autel. Toutes les parois étaient déjà décorées de branches de sapin, dont la verdure sombre était piquée de gouttes éclatantes d’immortelles — rouges, jaunes, orangées. La statue dorée de la Vierge tenait dans sa main une guirlande de fleurs séchées couleur framboise, chaque pli de son manteau avait été frotté et brillait comme fraîchement repeint. L’église avait pris un air de fête, et il semblait que, d’un instant à l’autre, le chant de Noël allait s’élever sous la voûte, accompagné des sons éraillés du vieil orgue.
L’abbé s’agenouilla devant l’autel, se releva avec peine et décida de s’asseoir pour attendre la fin du ménage et fermer lui-même l’église. Mais il ne put s’asseoir: sur le dernier banc, il aperçut une femme en deuil. Son visage était couvert d’un voile épais, et la courbe brisée de ses épaules trahissait une personne accablée par le malheur. Serge s’étonna: la seule mort à Artaud dont il eût connaissance était celle de Madame Thomas, mais il doutait que ses filles eussent déjà eu le temps de se coudre des habits de deuil. Il s’approcha de l’inconnue, désireux de lui présenter ses condoléances et de la réconforter.
Il n’avait pas fait deux pas qu’une odeur entêtante de lys et de roses fanés l’assomma, si forte que le reste du trajet se fit dans la brume. S’appuyant aux dossiers des bancs, il s’approcha de la dame en noir, qui alors rejeta son voile. Un frisson d’horreur secoua l’abbé des pieds à la tête, et il s’effondra sur les dalles de pierre en poussant un cri.
Annette se retourna au cri et aperçut le saint homme étendu de tout son long sur le sol. L’autre femme — la tante Leroux — laissa tomber son chiffon et resta figée, la bouche ouverte.
— Monsieur l’abbé se sent mal, il est tombé! appela Annette. Viens vite!
Les femmes retournèrent l’abbé sur le dos. Il était d’une pâleur extrême, et un filet de sang coulait au coin de ses lèvres. Annette se pencha et perçut un souffle faible.
— Il vit, dit-elle avec soulagement.
— Je ne crois pas que cela dure, répondit la tante Leroux d’un ton inquiet. Il crache du sang. C’est mauvais signe. Il m’a semblé qu’il appelait quelqu’un avant de s’effondrer?
— Je ne sais pas, fit Annette en secouant la tête. Il a crié « Albine! „.
— C’est étrange. Il n’y a personne de ce nom dans notre village.
On transporta Mouret dans sa petite maison attenante à l’église, où, sous les exclamations de Désirée et de la cuisinière, on l’étendit dans une chambre nue, aux murs dépouillés, dont l’un était orné d’une grande croix noire. Le médecin du village, mandé en hâte, l’examina maladroitement et annonça la triste nouvelle: l’abbé ne passerait pas la journée. Une phtisie si avancée… Il ne s’était visiblement jamais soucié de sa santé!
— Il faut appeler un prêtre, murmura la cuisinière, puis se tut, effrayée. Le seul prêtre de la paroisse gisait là, étendu sur le lit, et le curé de l’église la plus proche, Saint-Saturnin, se trouvait à plusieurs lieues d’ici.
Finalement, on décida d’envoyer Jean. Désirée sortit l’unique cheval de l’écurie et l’attela à la charrette. Jean partit aussitôt. Avec un peu de chance, il pourrait revenir dans vingt heures.
L’abbé gisait, les yeux clos, sa poitrine émettant à chaque souffle un râle sourd. On avait réussi à arrêter l’hémorragie, mais il ne reprit pas connaissance. Près du lit, Désirée était assise, suffoquant de sanglots et tenant la main de son frère. Son esprit n’avait jamais vraiment éclos. Aujourd’hui, à près de soixante ans, elle restait une grande enfant, passant en un instant du désespoir à la joie. À présent, elle sanglotait, la bouche grande ouverte, et des larmes, comme une pluie de printemps, coulaient sans discontinuer de ses yeux gonflés. Mais bientôt, elle se calma et se mit à ranger la chambre, pliant soigneusement les vêtements de l’abbé sur le dossier d’une chaise. Puis elle saisit une bassine d’eau tiède et entreprit d’éponger le visage du malade, taché de sang, avec une éponge. Toute la sollicitude qu’elle prodiguait d’ordinaire aux bêtes de la ferme, elle la reportait maintenant sur son frère, à qui elle avait si peu donné de son temps.
Contre toute attente, le malade survécut à la nuit et, au matin, ressentit même ce regain de forces que connaissent tous les phtisiques à la veille de l’agonie. Désirée lui fit avaler un peu de bouillon à la cuillère, et il se laissa retomber, épuisé, sur les oreillers. Devant ses yeux défilaient toujours les mêmes images familières: le jardin du Paradou, Albine. Et sans cesse, il revenait à cette vision effrayante: Albine, pâle et figée sur un lit de fleurs, pareille à un superbe coffret renfermant un enfant qui ne naîtrait jamais. Ces mêmes fleurs, qu’ils avaient tant admirées ensemble, source de tant de joie, étaient devenues les bourreaux de la malheureuse Albine abandonnée. Nul ne vit comment, dans son désespoir, elle coupa toutes ces giroflées et ces roses, dévastant le jardin. Comment elle les apporta dans sa chambre, en joncha le sol et le lit. Comment elle ferma hermétiquement portes et fenêtres, et s’endormit sur ce lit de fleurs, pour mourir avec elles, étouffée dans leur agonie.
— Pax huic domui, — retentit la voix du curé de l’église Saint-Saturnin, le père Aurélien.
Le malade tressaillit et se mit à s’agiter. Déjà, dans la chambre, entraient le père Aurélien et Jean, portant les Saintes Espèces. Il avait été décidé de donner à l’abbé Mouret l’extrême-onction et la communion.
— Si Dieu le veut, moi aussi je le veux! — proclama le curé. — La conscience ne te tourmente-t-elle pas? Confie-moi tes doutes, allège ton âme, mon frère.
Il traça un signe de croix dans l’air avec le vase de saint chrême. Mais il n’obtint aucune réponse à ses questions. Alors il aspergea le lit d’eau bénite et prononça:
— Asperges me, Domine, hyssopo, et mundabor; lavabis me, et super nivem dealbabor.
À peine les gouttes d’eau froide touchèrent-elles l’abbé qu’il se mit à trembler de tout son corps, et dans ses yeux éteints se refléta une terreur sans nom.
Mouret leva une main tremblante de faiblesse, à la peau sèche comme du parchemin. C’était un geste de défense, repoussant à la fois le frère Aurélien, les Saintes Espèces et Dieu lui-même. Sa tête roulait sur l’oreiller, ses lèvres cherchaient à articuler quelque chose. Le frère Aurélien se pencha vers le malade, mais au lieu de paroles de repentir, il n’entendit qu’un faible « non, non, non „.
— Il délire, murmura Jean.
Mais le mourant fixait le curé d’un regard lucide, se protégeant toujours de sa main jaune et faible, comme d’un coup. Rassemblant ses dernières forces, il murmura d’une voix rauque:
— Je ne veux plus ce que veut Dieu.
Le plus doux des fils de Dieu, le saint pasteur, mourait en hérétique.
— Par cette sainte onction… commença le curé. Mais à cet instant, l’abbé fut pris d’une crise d’étouffement violente.
— Non, non, non… gémit-il à chaque souffle. — Partez, partez tous…
Le père Aurélien rattrapa le vase de saint chrême, que le malade faillit renverser, et, déconcerté, recula vers la porte.
— Attendons qu’il se calme, murmura-t-il. Le curé n’osait avouer qu’il aurait souhaité être à mille lieues de cette chambre. La fureur du mourant lui parut, un instant, plus forte que sa propre foi.
L’abbé retomba dans l’inconscience. Il lui sembla alors qu’il suivait le cercueil d’Albine, la tête haute, convaincu de la justesse de son choix. Aucun mortel ne peut rivaliser avec Dieu, et l’abbé Mouret se grisait de son inhumaine résistance à la tentation, grisé de la conscience d’avoir vaincu l’homme en lui. Puis il récitait le « De profundis » au-dessus de sa tombe, et fut le premier à jeter une poignée de terre dans la fosse béante.
— Mea culpa… Mea maxima culpa… murmuraient ses lèvres. Mais cette fois, il était seul à savoir à qui il demandait pardon.
L’abbé Mouret mourut à l’heure même où, dans toutes les églises catholiques, s’élevaient les premiers accords des hymnes de Noël. Il s’éteignit sans reprendre connaissance. Le père Aurélien accomplit le rite de l’extrême-onction sur le mourant, sans jamais obtenir de lui une parole de repentir — car le saint homme ne revint plus à lui. Et nul, parmi ceux qui l’avaient connu, ne soupçonna que leur pasteur, avant de mourir, avait renié Dieu.
— Voilà comment tout s’est passé, — acheva Clotilde.
— C’est une histoire triste, — remarqua Ninon d’une voix attristée.
— Et sentimentale, — ajouta Mathieu. — Au fait, grand-mère, comment as-tu appris sa mort?
Clotilde se leva lentement de son fauteuil et s’approcha du secrétaire. Dans l’un des tiroirs reposait une étroite enveloppe blanche. Elle en tira une coupure de journal jaunie par le temps:
— « La paroisse de l’église Saint-Eutrope annonce le décès… „, — lut à haute voix Mathieu en riant. — Il n’est rien écrit ici sur un reniement.
Clotilde jeta à son petit-fils un regard sévère:
— Ce n’est pas écrit. Mais il me semble que c’est ainsi que tout s’est passé. En tout cas, ce serait juste vis-à-vis de…
— …vis-à-vis d’Albine? — demanda doucement Ninon. Et, n’ayant pas reçu de réponse, elle ajouta: — Je suis vraiment désolée que le pauvre Serge ait été si malheureux, mais on ne peut plus rien changer, n’est-ce pas? — Elle serra la main de Clotilde. — Rien?
— Non, — répondit Clotilde avec un soupir, — rien.
Elle glissa soigneusement la coupure dans l’étroite enveloppe blanche, qu’elle ajouta à la pile des mêmes enveloppes, jaunies par le temps — pauvres vestiges du grand labeur du docteur Pascal, rescapés des cendres et de la poussière, témoins muets des années disparues.
Dans l’armoire, autour des papiers, planait encore une odeur de fumée, comme si le passé s’y était accroché; tout y respirait la mémoire et la perte.