L’Attente de Jeannot
Savez-vous ce qu'est une kitsune ? C'est une renarde métamorphe. Il existe des loups-garous, des martres, des serpents. Des ours-garous hantent les forêts. Je ne serais pas surprise qu'on trouve quelque part un hérisson-garou ou une vache-garou. C’est ainsi : n’importe quel animal peut s’avérer être bien différent de ce que nous avons l’habitude de croire. C'est simplement une question de territoire. Certains vivent dans les villages russes, d'autres dans les jungles d'Amazonie.
Une kitsune nommée Kamiko passait ses journées à Tokyo. Il était loin le temps où l’on pouvait séduire les empereurs et infléchir à sa guise la politique du Japon. Désormais, l’État n'était plus entre les mains d'un seul homme, mais d'un système dont les humains n'étaient que les rouages. La kitsune avait donc depuis longtemps fait le deuil de sa grandeur passée. Quelques frayeurs enfantines par-ci par-là, aux résultats dérisoires, ne lui apportaient plus de satisfaction, mais seulement de l'ennui et de l'irritation. Le peuple s'était étriqué. Si étriqué qu’elle n’avait plus envie de troubler les maris modèles, ni de pousser au suicide les épouses exemplaires. Ces valeurs humaines sur lesquelles misait habituellement le métamorphe s’étaient ternies sous le vent dévastateur du progrès technique. Même les enfants ne voulaient plus croire aux contes. Évidemment : chacun d'eux pouvait créer son propre conte dans un jeu vidéo. Et leurs jouets ? Avez-vous vu leurs jouets ? Ils s'animent, réclament à manger et à boire, et font même pipi. Si Kamiko apparaissait sous sa forme de renarde rousse, on s'empresserait de la capturer, de l'endormir et de l'expédier au zoo. Et que dire des renards… Même son kimono, elle ne pouvait plus le porter que les jours de fête ; elle errait dans les rues vêtue de jeans inconfortables et de bottes à semelles compensées. Quant à sa haute coiffure ornée de bijoux, elle l’avait depuis longtemps troquée contre une coupe courte. Parfois, elle songeait à retourner dans sa Chine natale et à reprendre son nom de lignée, Hu Mei. Mais la peur que tout y soit identique au Japon la retenait de franchir le pas.
Mourant d’ennui, elle déambulait dans les rues bondées, semblables à des ravins grouillant de fourmis. Il n'y avait qu'un seul endroit où elle était la bienvenue, un seul endroit où elle pouvait libérer son âme en reprenant, la nuit venue, sa forme véritable. Celle d’une renarde rousse. Et cet endroit était, bien sûr, le zoo. Ce même zoo où elle refusait d'être enfermée de force, mais qu'elle visitait quotidiennement en être libre. Elle s'y était même trouvé un admirateur parmi les humains. À vrai dire, qui aurait pu résister à son petit visage d'albâtre, à sa silhouette gracile ? À moins d’être une brute épaisse sans cœur.
Aujourd'hui encore, ce garçon — comment s’appelait-il déjà ? Yoshihide — l'attendait aux portes.
— Bonjour, Kamiko-san, dit-il en s’inclinant dès qu'elle franchit la grille. On nous a apporté des renards de France aujourd'hui. Voudriez-vous les voir ?
Il l'attendait toujours à l'entrée et l'escortait partout. À chaque fois, elle devait déployer des efforts immenses pour lui échapper et rester sur le terrain du zoo pour la nuit. Kamiko eut un mouvement d'humeur. Partir tout de suite ? Mais les renards… c’était si tentant. Des renards étrangers, rendez-vous compte !
— Très bien, répondit-elle d'un ton sec, montre-moi ces renards.
— Mais, Kamiko-san, je ne pourrai pas rester longtemps avec vous aujourd'hui, s’inclina de nouveau Yoshihide. J'allais justement partir. Je vous accompagne et je m'en vais.
Kamiko rendit grâce intérieurement à cette chance inespérée. Elle n'aurait pas à inventer de ruses pour éconduire cet admirateur importun. Elle pourrait se détendre et passer un moment merveilleux à converser de la vie avec divers représentants du règne animal. Par la force des choses, Kamiko devait passer beaucoup de temps sous forme humaine, mais son autre nature réclamait, elle aussi, sa part de nourriture pour l'esprit et le cœur.
Dans le crépuscule naissant, Kamiko se tenait devant l'enclos qui abritait six renards. Cinq d’entre eux couraient nerveusement, explorant ce territoire inconnu en jappant d'irritation. Mais l'un d'eux gisait près des barreaux, fixant avec mélancolie l'allée déserte du zoo.
— Bonjour, lui dit Kamiko.
La renarde leva un museau surpris et regarda la kitsune. Une lueur de reconnaissance brilla dans ses yeux, et elle répondit :
— Bonjour à toi aussi. Bien que je préférerais mourir. Oh, comme je voudrais mourir !
Kamiko s'accroupit et caressa la tête rousse aux oreilles pointues.
— Tu viens de France, n’est-ce pas ? demanda-t-elle. Raconte-moi, comment est-ce là-bas ?
— Dans mon pays, il y a des forêts si denses, des champs si verts, répondit la renarde. Des gens aux yeux larges élèvent des poules dans des fermes. Ah, quelles poules délicieuses !
— Aux yeux larges ? répéta Kamiko. Comment est-ce possible ? Sont-ils beaux ?
— Les poules ? Énormément. Très belles. Et les gens ne ressemblent en rien à ceux d'ici. Si je pouvais y retourner, jamais, au grand jamais, je ne me serais laissée prendre au piège. Quelle idiote j'ai été !
Kamiko songea. Un nouveau pays — de nouveaux hommes. Ceux qui ne savent rien, et ne peuvent rien savoir du Japon. Cela signifiait de nouvelles opportunités. Et surtout — un remède à l'ennui. Celui qui n'a pas vécu éternellement ignore ce qu'est l'ennui éternel. Elle prit sa décision. Ce fut un élan, un désir irrépressible de tout changer à l'instant même. Tout, tout de suite.
— Nous partons là-bas ! s'exclama la kitsune. Que ce soit le début d'une nouvelle vie !
D’un geste de la main, la renarde captive se retrouva libre, sur l’allée du parc qu’elle fixait depuis des jours avec tant de tristesse. Son premier réflexe fut de bondir dans les buissons épais bordant le chemin. Mais Kamiko la retint.
— Envolons-nous ! cria-t-elle en saisissant la patte de sa nouvelle amie. Allons-nous-en.
La renarde n'eut pas le temps de pousser un cri qu'elle se sentit légère comme une plume. La sorcellerie est ainsi faite. Invisibles, elles s'élancèrent dans le ciel, mettant résolument le cap sur la France.
— Voici ma maison, dit joyeusement la renarde en montrant son terrier natal. Et là-bas, derrière ces arbres, c'est le champ du village. Et un peu plus loin encore — le village lui-même. Un homme merveilleux y vit, il élève des poules si savoureuses. Viens, je vais te montrer.
La renarde était si reconnaissante envers la kitsune qu'elle était prête à partager tous ses trésors — de la ferme avicole à son propre terrier. Oui, elle invita Kamiko à vivre avec elle.
— Cette année, dit-elle sur le chemin du village, je n'ai plus le temps d'avoir une portée. Reste avec moi. Passons l'hiver ensemble. Nous verrons bien ensuite. Oh, la voici — ma ferme.
C'est ainsi que Kamiko vit le champ, la ferme et le maître des lieux. Elle plongea son regard dans ses « larges » yeux bruns — et elle fut perdue. Car de sa vie, elle n'avait vu d'homme plus beau. Quelle allure il avait, tout de noir vêtu, au milieu de ces poules blanches qui, tels des nuages de neige, s’agitaient dans la cour. Elle aurait pu l'observer des heures durant. Mais à ce moment-là, une femme sortit d'une maison un peu plus loin et cria depuis le seuil :
— Jeannot ! Jeannot ! Viens déjeuner !
Kamiko regarda cette femme, qui ne lui parut nullement belle, mais quelque chose lui murmura que c'était précisément à cette femme quelconque qu'appartenait son élu. Un sentiment étrange et inconnu envahit Kamiko, et un regard vert et malveillant lui transperça le cœur.
— Jeannot, murmura-t-elle. C’est ainsi que tu t’appelles. Tu seras mien, Jeannot…
Dans la vie de Jeannot, il y avait deux passions dévorantes : les poules et les animes. Bien que je ne sois pas certain de l’ordre exact. Il se peut que les animes fussent à la première place et les poules à la seconde. À longueur de journée, il s'activait dans la cour de sa petite ferme — nourrissant ses bêtes, nettoyant le poulailler, tandis que les poules satisfaites déambulaient comme de grosses boules de neige. S’il l’avait pu, il aurait lavé chaque poule au shampooing, et seule la crainte de les stresser le retenait de commettre une telle folie. Jeannot n'aurait pas survécu au stress d'une poule. Il aurait pu s'effondrer sur place, terrassé par l'émotion. Et que seraient devenus ces pauvres oiseaux, dont chacun répondait à son propre nom et reconnaissait Jeannot comme s'il était leur propre coq ? Quoique, pour être tout à fait honnête, elles respectaient davantage le coq que leur maître attentionné. Mais elles ne le disaient pas tout haut, préservant ainsi le cœur sensible de Jeannot. Lui était convaincu de leur amour indéfectible, tout comme de celui de sa femme Michèle, discrète et effacée, et de ses vieux parents. Il n'avait pas d'autres parents. Pas d'amis non plus, car il partageait tout son temps entre la basse-cour et son ordinateur, qu’il n’utilisait que pour regarder des dessins animés.
Jeannot était un jeune homme fort mélancolique. Malgré sa famille, à vingt-cinq ans, il restait un adolescent, obsédé par l'idée de la mort — la sienne et celle des êtres chers à son cœur. À force d'y songer, il avait cessé de craindre son propre trépas, mais la mort d'une poule l'affectait presque davantage que la mort hypothétique de ses proches. La soupe au poulet était donc un luxe rare dans sa maison, et Michèle ou sa mère devaient livrer bataille pour chaque œuf.
Pour ses vêtements, Jeannot avait une prédilection pour le noir. Il trouvait que cela seyait à ses cheveux d'ébène et soulignait la blancheur immaculée de ses poules. Au demeurant, c’était un gaillard solide et grand, avec un teint vermeil de paysan. À le voir, personne n'aurait imaginé cet homme capable d'autres sentiments que l'amour de son foyer et des siens.
Un homme peut-il vivre en ne se livrant qu'à deux passions ? Certains vivent avec une seule et ne s'en portent pas plus mal. On pouvait même considérer Jeannot comme un homme aux intérêts variés, puisqu'il en avait deux.
Pourtant, ces derniers temps… Non, je ne prétends pas qu'il ait soudain cessé d'aimer ses poules ou ses animes. Je ne me risquerais pas à une telle insulte. Mais Jeannot avait un secret. Jamais de sa vie il n'avait eu à cacher quoi que ce soit. Il était limpide. Mais un matin, en levant la tête de son oreiller, il comprit soudain que quelque chose de nouveau était entré dans sa vie. Et bien que cela se fût passé en rêve, Jeannot n'était pas tout à fait certain qu'il ne s'agissait que d'un songe. Il se souvenait avoir rêvé de poules façon anime, avec des coiffures ébouriffées traditionnelles ; elles dansaient en cercle autour de lui en l'appelant par son nom. Puis, soudain, il s'était avéré que ce n'étaient pas elles qui l'appelaient, mais une mystérieuse étrangère en kimono mauve, qui se tenait à l'écart et le fixait de ses magnifiques yeux d'Orient. Son visage était un ovale parfait, tel une graine de citrouille, et sa haute coiffure était ornée de longues épingles qui tintaient doucement lorsqu'elle s'inclinait.
— Jeannot… répétait-elle avec un accent charmant. Jeannot… Jeannot… Regarde-moi.
En s'éveillant, Jeannot ressentit un désir irrépressible de dessiner le portrait de la jeune femme. Or, il faut préciser qu'il n'avait jamais su dessiner. L’idée même qu’il pût créer quoi que ce soit ne lui était jamais venue à l’esprit. Mais il n’y avait pas le moindre bout de crayon dans la maison. Seulement un stylo bille et un cahier graisseux où sa femme notait les recettes empruntées aux voisines. Rien de tout cela ne convenait à une tâche si délicate. Jeannot chargea donc Michèle de nourrir les poules (!) et courut à la boutique du village, où il acheta le meilleur papier blanc et une boîte entière de crayons de couleur. Ainsi qu'une boîte de crayons à papier, une gomme et un joli gobelet en plastique orné d'un coq roux.
De retour chez lui avec ses emplettes, il s'enferma dans sa chambre et se mit au travail. Ne croyez pas qu’il ait réussi quoi que ce soit. Sans doute les crayons étaient-ils de mauvaise qualité. Finalement, sur la feuille maculée de traces de gomme, apparut une image ressemblant vaguement à une cruche violette d’où sortait un tournesol noir ébouriffé, avec des antennes de cafard flottant fièrement dans le ciel. L'image de l'étrangère semblait glisser entre ses doigts, et Jeannot, épuisé, finit par demander un verre d'eau et une aspirine depuis le couloir.
Sa famille, qui ressentait depuis le matin une vague inquiétude, se détendit et s'empressa de le convaincre de s'aliter. On ne plaisante pas avec un rhume. Jeannot ne demanda pas mieux que de s'allonger pour réfléchir en solitaire. Il fit semblant de s'assoupir et, contre toute attente, s'endormit pour de bon.
Il se tenait au milieu de la basse-cour. Tout autour de lui était réel, pas un dessin. Les poules déambulaient tranquillement, et derrière la petite clôture se tenait elle — l'étrangère de la veille. Son kimono de soie blanche était peint de chrysanthèmes et de colibris. Jeannot fit quelques pas pour l'examiner de plus près. Jamais il n'avait vu une peau si fine et si blanche, des lèvres si éclatantes.
— Jeannot, dit-elle, tu es revenu.
Sa voix résonnait comme une clochette. Et Jeannot, intimidé par sa propre élocution rustique, demanda d'une voix hésitante :
— Quel est ton nom, belle dame ?
— Kamiko, répondit-elle, et Jeannot vit que l'une de ses dents de devant — la droite — était un peu plus longue que les autres. Comme le disait le classique, c’était cette part de laideur qui rendait sa beauté presque géniale. Cette dent imparfaite suggérait que cette beauté céleste était bel et bien terrestre, ce qui rendait son image encore plus chère à son cœur.
— Je serai toujours avec toi, dit Kamiko. Je t'aime beaucoup. — Et elle s'inclina une fois de plus. Ce faisant, sa ceinture obi craqua discrètement, comme craquent toutes les ceintures de soie neuves. Vous ne le saviez pas ?
Jeannot eut le souffle coupé. Mais l'image de la belle Kamiko vacilla soudain et se dissipa dans l'air. La basse-cour s'évanouit avec elle. Car les rêves ne sont pas éternels. Jeannot avait devant les yeux le plafond blanc de sa chambre, et dehors, le jour déclinait. Seule une odeur inhabituelle flottait dans l'air. Une odeur de jasmin. Sans doute Michèle était-elle entrée et n'avait pas osé le réveiller.
— Bon parfum, marmonna Jeannot en se tournant sur le côté pour sombrer dans un sommeil sans rêves.
Le lendemain, alors que toute la famille était réunie pour le petit-déjeuner, Jeannot demanda à sa femme :
— Tu as acheté un nouveau parfum ?
— Pas du tout, répondit-elle. Comment pourrais-je me le permettre ? Nous sommes presque ruinés. Comment puis-je porter toute la ferme seule pendant que tu ne t'occupes que des poules ? Hier, j'ai même dû les nourrir.
Jeannot regarda le visage contrarié de sa femme et, en un instant, oublia tout ce qu'elle venait de lui dire. Il fut frappé par la peau granuleuse du visage de Michèle et, comme en transe, se mit à compter les pores de son nez.
« Comment ai-je pu aimer cette femme ? s'étonna-t-il. Elle n'est bonne qu'à faire la servante. Kami — voilà celle qui est vraiment digne de moi. »
— Le renard a encore emporté une poule cette nuit, continua sa femme. Tu devrais au moins essayer de l'attraper.
La nouvelle de la poule ramena Jeannot sur terre. Il se précipita dans la basse-cour où il constata avec douleur la fin prématurée de l'une de ses protégées. Tout ce qu'il en restait était un petit tas de plumes blanches et des taches de sang. Les autres poules semblaient terrifiées et se serraient les unes contre les autres.
Il faut dire que les renards avaient été autrefois le fléau de la région. Le grand-père de Jeannot et son père les avaient combattus. La maison abritait un vieux fusil de chasse. Mais ce que Michèle avait dit — « encore emporté » — n'était pas tout à fait exact. Jamais, depuis que Jeannot avait repris la ferme, un renard n'était apparu. On attaquait les poules des voisins, mais moins souvent que d’ordinaire. Soit les renards étaient moins nombreux, soit le petit gibier abondait.
Jeannot ramassa les plumes et, les larmes aux yeux, les enterra derrière la clôture de la basse-cour. Il éleva un petit monticule et y planta même une croix faite de deux brindilles sèches.
Puis il rentra. Il nettoya et chargea le fusil, résolu à en finir avec le renard cette nuit même. Mais à peine s’était-il allongé qu’une manche de soie parfumée au jasmin et au santal effleura son visage, et à l'instant même, il sombra dans le sommeil. Et il faut dire qu'il passa une nuit fort agréable avec sa nouvelle bien-aimée. Au matin, une autre poule avait été dévorée.
C'est ainsi que la vie de Jeannot devint une succession de rendez-vous enivrants et d’enterrements lugubres. Quand un homme est possédé par trois passions, il ne reste plus grand-chose de lui-même. En regardant ses dessins animés préférés, il y cherchait sans cesse l’image chérie de Kami, étant incapable de la fixer lui-même sur le papier. Il nourrissait ses poules et croyait la voir, comme en plein jour, derrière la clôture. Le cimetière des poules s'étendait, mais il ne parvenait jamais à se résoudre à sacrifier une seule nuit pour capturer la coupable. Inutile de préciser qu'il n'avait plus le moindre temps pour ses parents ou sa femme.
Michèle cachait son chagrin comme elle le pouvait à ses beaux-parents. Même lorsque Jeannot quitta la chambre conjugale pour s’installer dans une petite remise près de la cuisine, elle leur expliqua qu’en sortant chasser le renard la nuit, Jeannot ne voulait pas la réveiller. Elle-même soupçonnait le pire : une trahison. Et un soir où, ne trouvant pas le sommeil, elle descendit à la cuisine pour boire de l'eau, elle entendit la porte de la remise craquer. Retenant son souffle, elle se retourna. Et, à son immense effroi, elle vit le pan clair d'une robe de femme disparaître instantanément derrière la porte. Quand elle entra le matin pour réveiller son mari, il n'y avait personne d'autre que lui dans la pièce. Seule flottait une odeur de jasmin et, lui sembla-t-il, d'encens.
Si vous pensiez que la belle Kamiko s'était matérialisée pour se livrer avec Jeannot à la fornication, vous vous trompez. Jeannot continuait de la voir en rêve, mais il sentait de plus en plus souvent sa présence dans la réalité. Parfois, c'était le craquement de l'obi, parfois une épingle d'or brillant dans les buissons, parfois le bord d'une manche de soie derrière une porte entrebâillée. Mais le plus souvent, c'était cette odeur — seule preuve tangible. Tout le reste s'évanouissait dès qu'il tendait l'oreille ou ouvrait les yeux.
Le temps passait. Ses parents moururent l'un après l'autre de la fièvre. On les enterra au cimetière. Pas celui des poules, le vrai. Jeannot, tout de noir vêtu, assista aux funérailles et parvint même à verser quelques larmes. Mais ses pensées erraient ailleurs. Des gens s'approchaient, lui présentaient leurs condoléances. À ses côtés, Michèle fondait en larmes. Quelque chose se passait dans le monde des humains, mais Jeannot vivait dans le monde de sa passion, et tout le reste lui semblait être les images d'un film d'animation. Il murmura même pour lui-même : « Les Japonais commencent à faire des films trop réalistes. C’est ennuyeux. »
Jeannot lui-même avait changé du tout au tout. De solide paysan, il était devenu une ombre lugubre, rappelant le comte Dracula avec son visage jaune et ses yeux excavés. Beaucoup trouvaient cela intéressant. Surtout les jeunes filles, bien sûr. Mais la part la plus mûre de la population soupçonnait une maladie incurable et tentait, par des allusions, d'en apprendre davantage auprès de Michèle. Mais Michèle s'obstinait à garder le silence, s'efforçant de jouer les épouses comblées.
Et le temps s'écoulait. La vie n'apportait rien de nouveau.
Jeannot ne percevait le changement des saisons qu'à travers les modifications du cimetière des poules. Les tombes symboliques étaient tantôt blanches de neige, tantôt vertes d'herbe. Il marquait le passage du temps au nombre de nouvelles sépultures. Désormais, des planchettes avec des noms — Anna, Lucie, Hélène, Alexandra — étaient clouées sur les croix. Le cimetière lui-même était entouré d'un grillage que Jeannot avait peint d'un jaune joyeux.
Michèle ne s'aventura qu'une seule fois sur cette terre sacrée pour son mari, et elle en fut aussi horrifiée que si elle avait vu un spectre de poule. Que lui importait que l'automne succédât à l'été, le printemps à l'hiver ? Toutes ses pensées étaient pour son mari, et lui seul.
Un jour, Michèle, pensant avoir trouvé le moyen de tirer Jeannot de son état incompréhensible, proposa soudain d'avoir un enfant.
— Jamais ! cria-t-il soudain en agitant les poings. Jamais je n'aurai d'enfant avec toi. Je ne veux pas engendrer de monstres ! Regarde-toi dans une glace — tu es aussi effrayante que la mort elle-même. Tu sèmes la mort autour de toi. Tu es une sorcière !!!
— Tu es fou ! comprit soudain Michèle. Tu as simplement perdu la raison !
— Alors va-t-en, répondit sombrement Jeannot. Hors d'ici !
Michèle rassembla ses affaires sans dire un mot et partit chez ses parents. Mais elle n'y arriva jamais. Au matin, on repêcha son corps dans la rivière. Quant à Jeannot, il trouva une rose rouge dans sa chambre. Comme si Kamiko voulait le féliciter pour sa nouvelle vie, pleine de liberté et de passion.
Et sans doute Jeannot aurait-il pu se sentir tout à fait heureux désormais. Mais… les poules continuaient de disparaître. Il se débarrassa peu à peu du champ, puis de ses deux vaches. Il vendit même la noyeraie qui appartenait encore à son grand-père. Tout cela pour pouvoir acheter sans cesse de nouvelles poules. Sa basse-cour s'étendait. Il construisit plusieurs autres poulaillers. Mais tous les deux ou trois jours, le renard revenait et emportait un oiseau. Un jour, il parvint même à trouver une touffe de poils roux accrochée à un buisson épineux. Les poils étaient drus et d'un rouge incroyablement vif, presque surnaturel.
Parfois, il allait au magasin acheter de la nourriture pour lui et du grain pour ses oiseaux. Le magasin du village vendait tout le nécessaire : pâtes, jouets, vêtements, livres. Sur de longs rayons, les marchandises étaient exposées — on choisissait et on achetait. Ce n'était pas un simple petit commerce de village, mais un supermarché destiné aux riches fermiers.
Un jour, environ deux mois après la mort de Michèle, alors qu'il se tenait devant le rayon des DVD d'animes, il surprit une étrange conversation. Une voix rauque disait :
— Ils l'ont attrapé, ce tueur fou ? J'ai peur de laisser les enfants sortir.
Jeannot tendit l'oreille. Il n'avait aucune idée de l'assassin dont il était question, car il ne s'intéressait plus depuis longtemps aux rumeurs du village.
Une voix plus grêle répondit :
— Non, ils n'ont attrapé personne… Moi aussi j'ai peur. On dit qu'il est devenu fou et qu’il déteste les femmes depuis. Le vieux Vétu dit l'avoir vu pousser sa femme du haut de la falaise, droit dans la rivière. Et personne ne l'a arrêté.
— La police a décidé que Vétu était sénile. Parce qu'au même moment, d'autres ont vu Jeannot avec ses poules. Un homme ne peut pas être à deux endroits à la fois. Crois-moi, c’est impossible. Mais il y a quelque chose de louche. Quelqu'un a bien poussé Michèle dans l'eau.
— Oui. Ils ont conclu au suicide. D’ailleurs, on n'a trouvé que ses traces à elle sur la falaise. Mais je continue de penser que c’est Jeannot. As-tu remarqué son regard sauvage ? Même si ce n'est pas lui qui a tué, sa place est à l'asile depuis longtemps. Je l'ai vu dans les buissons avec son fusil. Ce n'est pas les poules qu'il guette… Et qui peut savoir qui on a vraiment vu dans la cour ? Froment m'a dit qu'il y avait quelqu'un. Mais s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme, il n'a pas pu le distinguer. Il faisait déjà trop sombre.
— Qui d’autre cela pourrait-il être ? Il vit seul dans la maison, non ?
Jeannot jeta un coup d'œil par-dessus le rayon et vit un homme d'un certain âge et une jeune femme en foulard jaune et robe bleue. Il ne se souvenait pas de leurs noms, et peut-être ne les avait-il jamais sus. En revanche, lui semblait être connu de tous. La conversation qu'il venait d'entendre l'ébranla au point qu'il se sentit soudain de retour dans la réalité, ce qui ne lui était pas arrivé depuis des jours. Une pensée fortuite, filant comme une queue de renard, pointa une anomalie dans son esprit. Jeannot n'avait jamais souhaité la mort de ses proches, mais il avait parfois songé qu'il serait bon qu'ils disparaissent de sa vie. Et ils avaient disparu, comme par enchantement. Ils l'empêchaient de s'adonner à ses rêves. Ils l'empêchaient d'élever ses poules et de regarder ses animes. Ils le gênaient sans cesse. Et voilà le résultat. Ils n'étaient plus là. La seule conversation avec Michèle dont il parvenait à se souvenir concernait le renard. C'était tout. Ensuite, il ne lui avait plus adressé la parole, puis elle était partie. Mais… elle était partie d’elle-même, sans même dire adieu ? Ou bien avait-elle dit quelque chose en partant ? Il avait beau torturer sa mémoire, il ne s'en souvenait plus. Rien que l’histoire du renard.
— C’est vrai, murmura-t-il, il faut tuer le renard.
Et une petite voix très familière lui répondit quelque part dans sa tête :
— Mais il faut d'abord réussir à ne pas s'endormir.
La petite voix éclata de rire, et ce rire qui s'estompait resta longtemps dans les replis de sa conscience.
— Ne pas dormir, ne pas dormir, répétait Jeannot sur le chemin de la maison. Ne pas oublier de ne pas dormir. Ne pas dormir pour ne pas oublier.
Peu à peu, ses pensées s'embrouillèrent, perdant leur sens initial. Il fit quelques pas en sens inverse — et ses pensées redevinrent claires. Alors, il sortit un couteau de sa poche et grava ces mots à même sa main : « Ne pas dormir ». Après quoi, il reprit le chemin de la maison, s'enfonçant de plus en plus profondément dans ses rêveries habituelles.
Le soir, alors qu'il avalait son dîner, un grain de sel, au lieu de tomber dans son assiette, se logea dans les éraflures qu'il avait déjà oubliées. La douleur le ramena un instant à la réalité ; son regard tomba sur l’entaille et ses lèvres lurent : « ne pas dormir ».
Fixant obstinément l'inscription, il s'approcha du mur et décrocha son fusil. Puis il se rendit dans la basse-cour.
Les poules dormaient depuis longtemps dans leurs poulaillers. Une jeune lune s'était paresseusement glissée dans le ciel noir. Partout régnaient le silence et la paix. Jeannot s'embusqua dans les buissons derrière la clôture, à l'endroit même où, dans ses rêves, Kamiko lui apparaissait. De là, il voyait parfaitement la cour et les poulaillers, sur chacun desquels brillait une ampoule blafarde.
Quelque chose frémit près de lui. Quelque chose craqua et tinta. Quelque chose sentit le jasmin et le santal.
Quelqu'un murmura d'une voix infime, pareille à un souffle : « Il est l'heure de dormir, mon amour. » Jeannot tressaillit de surprise, et une épine s'enfonça dans la plaie de sa main. Comme pour lui dire : « Ne dors pas ! ». Le sommeil quitta instantanément ses paupières lourdes, et il retint un cri de douleur. Car c’est précisément à ce moment-là qu’il vit le renard. Sous la faible lumière, il paraissait incroyablement rouge et immense. Il se dirigeait vers les poulaillers. Mais, sentant le regard de l'homme sur lui, il se retourna et marcha droit sur lui. C'était une chance inespérée. Jeannot se tapit, choisissant le moment opportun, et, alors que le renard n'était plus qu'à trois pas de lui, il pressa la détente. Toute sa vie se concentra en un instant. Il vit le museau du renard qui montrait les crocs, entendit son sifflement et, seulement après le coup de feu, comprit que l'une des dents de devant de l'animal était un peu plus longue que l'autre. La droite. Et tout autour flottait l'odeur du jasmin, mêlée à la puanteur de la bête sauvage et à l'odeur du sang.
Jeannot franchit la clôture et courut vers le renard. La balle l'avait frappé en plein front, exactement entre les deux yeux. Mais pourquoi avait-il cru voir Kamiko à la place de la bête ? Pourquoi ses yeux magnifiques s'embrumaient-ils de mort, tandis qu’une tache rouge fleurissait sur son front ? Non, non, Jeannot n'avait devant lui que le cadavre d'un renard, rien de plus. Un renard ordinaire, si seulement… il n'avait pas été soudain envahi par les flammes pour se transformer en un petit tas de cendres. Et dès que la dernière étincelle s'éteignit, Jeannot vit quelque chose briller dans les cendres. Il se pencha et en retira une épingle d'or munie d'une clochette.
Je suppose que l'on pourrait s'arrêter ici. Le bien a triomphé, et tout le monde est heureux. Mais je ne le ferai pas, car le bien n'a pas triomphé dans cette histoire.
Jeannot tenait l'épingle entre ses mains et tentait de comprendre — pourquoi ne ressentait-il aucun chagrin ? Car il venait, de ses propres mains, de tuer l'amour de sa vie. Qu’elle fût renarde, qu'elle eût emporté des poules, elle était aussi Kamiko. Cette même Kamiko qu'il avait sentie près de lui chaque minute pendant un an et demi.
Il rentra à la maison et observa longuement le signe mystérieux gravé sur l'épingle. Puis, il alla simplement sur Internet pour chercher cette image. Et bien sûr, il la trouva. L'idéogramme signifiait « immortalité », et la forme même de l'épingle d'or ainsi que son travail attestaient que de tels ornements ne pouvaient être portés que par les membres de la maison impériale.
Jeannot consacra beaucoup de temps à découvrir le passé de la belle venue de l'Empire du Milieu. Il apprit que le renard-métamorphe s'appelle kitsune au Japon, il apprit la triste histoire de la maison impériale. Mais il apprit autre chose — que les renards ne nuisent pas toujours à l'homme et sont capables d'aimer comme de simples mortels. Il s'avérait que Jeannot avait eu pitié des poules, mais avait tué celle qui l'aimait vraiment. Ce choix entre deux passions était-il le bon ?
Jeannot comprit seulement une chose : que Kami est vivante, car on ne peut tuer un métamorphe avec une balle ordinaire. Alors, il se mit à attendre son retour. Il attend toujours. Seulement, il ne regarde plus d'animes, car il a peur d'y voir la vérité sur lui-même.
Quant à notre héroïne, déçue une fois de plus par les hommes, blessée et offensée, elle a fini par retourner dans son pays natal — la Chine. Elle a changé de nom et travaille désormais dans une boîte de nuit à Shanghai.
Elle repense souvent à Jeannot, et son amertume n'en est que plus vive.
Se reverront-ils un jour ? C’est difficile à dire. Celui qui a l’éternité devant lui n'est pas pressé. Il oublie que la vie d'un simple humain est courte.
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